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42 Lc 001-027 001 Le père légal et la jeune mère de Jésus

jeudi 17 juin 2010

Qui est ce couple que l’Evangéliste présente s’en allant sur les routes pour obéir à l’ordre de César ? Un ménage uni par les liens du mariage [1] et autant par ceux de l’affection car il n’était pas indispensable que la jeune femme accomplisse l’effort d’un tel voyage dans son état puisque seuls les hommes étaient appelés au recensement !

C’étaient sans doute de modestes gens : à la naissance de leur enfant, pour acquitter l’offrande d’obligation au Temple, ils se contentèrent d’une paire de tourterelles (Lc 2 : 24) ; l’achat d’un agneau aurait dépassé leurs moyens.

En rapprochant deux versets de l’Evangile de Luc (Lc 4 : 22) et de Matthieu (Mt 13 : 55 [2]), on pense généralement que le père était un charpentier. Joseph est son nom, très vieux nom en Israël, celui que portait le fils « préféré » de Jacob dont la fortune égyptienne [3] est inscrite dans le Livre Saint, le Tanakh [4]. L’Évangile enveloppe sa description d’humilité et de silence. On la devine plus qu’on ne la voit : un homme déjà mûr à qui l’expérience de la vie a enseigné sagesse et modération.

Elle, son épouse, certainement beaucoup plus jeune que lui car l’usage était de marier les filles à peine nubiles alors que les hommes attendaient leur vingt-cinquième année, parfois davantage. Elle s’appelle Marie [5], Maria dans le texte grec, nom très répandu en Judée mais sous la forme de Miryam qui signifie « rébellion, obstination », dérivé de maryi (révolte, désobéissance) lequel vient de marah, « amer ».

Dans la Bible, le nom d’une personne la décrit au point que parfois elle ne porte pas le même nom toute sa vie [6] : Abraham qui s’appelait Abram, Israël qui s’appelait Jacob lorsqu’il reprend les penchants qu’il avait avant de revenir auprès de son Dieu ! Ainsi, pour Marie, on perçoit son caractère : obstiné, rebelle mais aussi amer. On imagine une jeune femme douce et docile, presque effacée mais le simple fait de n’avoir pas changé son nom (car l’ange aurait pu lui dire « ton nom ne sera plus Marie mais … ») nous indique la continuité : Dieu ne demande pas des personnes parfaites pour Le servir mais des personnes conscientes de leurs imperfections pour réaliser Son plan parfait ! Et de l’obstination, n’en fallait-il pas à Marie pour se rendre à Bethléhem au terme de sa grossesse, pour faire face à la hargne de ceux qui voulaient faire disparaître son enfant ?

Certains exégètes voient l’origine du nom de Marie en Égypte [7] avant l’exil, avec le sens de « Aimée de Yahweh » [8]. Certainement que les deux étymologies, hébraïque et égyptienne, sont complémentaires…

Ces deux humbles personnes, Joseph et Marie, pouvaient-elles être de la race royale d’Israël ? Au temps des Macchabées [9], la survivance de nombreux héritiers de la famille davidienne a empêché les frères, Judas et Simon Macchabée, de porter sans délai la couronne et quand ils se sont proclamés rois, beaucoup ont parlé d’usurpation. Plus tard, lorsque l’empereur Domitien [10], mis au courant de la prophétie qui promettait à un descendant de David d’abaisser devant lui les puissants et les trônes, convoque les derniers représentants de la lignée royale d’Israël, les pauvres campagnards qu’on lui amènera, deux petits-fils de Jude l’apôtre [11], lui paraissent si humbles, si inoffensifs qu’il leur laissera la vie et les renverra à leurs hoyaux.

Marie reçoit l’annonce de la future naissance de Jésus chez elle [12]. Les paroles de l’ange pouvaient confondre de stupeur et d’humilité la jeune fille [13] à qui elles étaient adressées. Cette jeune fille, d’à peine quinze ans, portait certainement l’espérance du Messie comme tout membre de la communauté juive d’autant plus qu’elle était descendante de David, de laquelle devait « sortir le rejeton de Judas ». D’ailleurs, la promesse était formulée par l’ange exactement dans les perspectives où elle était le plus reçue : il n’annonçait pas à Marie le Messie douloureux, la victime expiatoire ; ce n’est que plus tard, à l’heure de la Présentation au Temple, que celle-ci sera donnée. Mais il lui dit que Dieu donnera à son fils le trône de David et le pouvoir éternel sur la maison de Jacob. L’annonce était claire : c’est à peine si Marie pose une question, une question simple et naturelle, qui révèle son vœu le plus secret de demeurer pure devant son Dieu… Puis elle accepte, confiant à Dieu son existence ainsi que son honneur de jeune fille.

Si le mystère dont l’ange se fait l’annonciateur est surnaturel, il pose un problème sur un plan très humain.

Marie était fiancée à Joseph et cela suffisait à établir entre eux cet état contractuel dont nos fiançailles ne donnent pas l’équivalent. Selon nos lois civiles et religieuses, le mariage est le seul acte officiel et l’engagement absolu ; la rupture de promesse ne donne droit à réparation que rarement, s’il y a scandale et préjudice. Chez les juifs de l’époque, les fiançailles avaient un sens proche de celui du mariage. Pendant un an pour les vierges, un mois pour les veuves, la fiancée était, par avance, placée sous la loi de celui à qui elle s’était promise. Alors que les relations conjugales étaient en principe interdites entre eux, le Talmud nous apprend qu’elles étaient fréquentes ; l’homme pouvait prendre possession de sa future femme mais chez son beau-père. L’enfant né dans ces conditions était légitime. La fidélité était donc une obligation stricte dans cet état prénuptial ; l’infidèle était tenue pour adultère et si elle était dénoncée par son fiancé, subissait la peine prévue par la loi, c’est à dire la mort (Dt 22 : 23). Joseph était un homme de bien (Mt 1 : 19). En rompant secrètement les fiançailles, Joseph acceptait de prendre sur lui l’opprobre de l’infidélité en n’accusant pas Marie : aux yeux de tous, cela revenait à s’accuser lui-même de ce péché. De plus, Joseph s’engageait à subvenir aux besoins de sa fiancée abandonnée et de son enfant si elle était enceinte.

Quand Marie eut conçu, « avant qu’ils eussent habité ensemble, Joseph, son mari qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. Comme il était dans cette pensée, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie, ton épouse, car ce qui s’est formé en elle est l’œuvre du Saint-Esprit » (Mt 1 : 18 et 20). L’attitude du fiancé qui ne veut pas dénoncer sa bien aimée par bonté, bien que les apparences lui soient accablantes, et qui, humblement, se soumet au rôle difficile que Dieu lui impose, montre une profonde révérence dans la volonté de son Dieu.

Peu après, un autre signe confirmait ce qui avait été annoncé à la jeune femme. Suite à l’annonce de la grossesse de sa parente Elisabeth par l’ange (Lc 1 : 36), Marie fit le long voyage de Judée, et « entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Dès qu’Elisabeth entendit la salutation de Marie son enfant tressaillit dans son sein et elle fut remplie du Saint–Esprit. Elle s’écria d’une voix forte : Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni. Comment m’est–il accordé que la mère de mon Seigneur vienne auprès de moi ? Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille, l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein. Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement ». (Lc 1 : 40 à 45.)

Au même instant, l’Esprit de prophétie saisit aussi la jeune visiteuse. Pour remercier le Très-Haut qui venait de faire éclater sa gloire, elle se laisse emporter par le chant. Un hymne magnifique jaillit de ses lèvres avec tout un jeu d’opposition de termes emprunts des textes : on retrouve la structure du cantique qu’Anne improvisa lors de la naissance de Samuel son fils, plus de dix siècles auparavant (1 Sm 2 : 1 ; Lc 1 : 46 à 55).

Hélas, autour de Marie, cette jeune femme effacée et discrète dans les textes évangéliques, la légende a beaucoup imaginé. Pour s’en tenir aux textes anciens des apocryphes [14], combien de fables « pieuses » ont enjolivé une histoire dont la noblesse se passe de fioritures :

  • On a voulu connaître ses parents qui se seraient nommés Joachim et Anne [15].
  • On a précisé qu’Anne aurait été mariée trois fois et que d’elle seraient nées les trois Maries des textes évangéliques, la fille de Joachim (mère de Jésus), celle [16] de Clopas [17], celle [18] de Salomé [19].
  • La naissance de la Vierge aurait été miraculeuse : sa mère l’aurait conçue en respirant une rose, selon les uns ; d’autres affirment que Dieu aurait suggéré à Joachim d’embrasser Anne alors qu’il l’a rencontrait à la Porte Dorée du Temple et que, de ce baiser, Marie serait née.
  • Quant au mariage même de Marie, comment n’aurait-il pas été prodigieux ? Son époux aurait été choisi miraculeusement : le Grand Prêtre aurait réuni les hommes de la tribu de Juda dans le Temple, une baguette à la main. Toutes les baguettes, après avoir séjourné dans le Saint des Saints, auraient été remises à chacun et de celle désignée par Dieu devait s’envoler une colombe. Mais la colombe n’avait point paru. Un ange alors aurait averti le Grand Prêtre qu’il avait oublié celle de Joseph ! Et dès qu’il la lui remit, l’oiseau du Saint-Esprit serait paru...

Les textes bibliques ne mettent jamais l’accent sur la mère ou le père légal de Jésus mais sur Jésus-Christ, mystère de Dieu (Col 2 : 2) : Jésus, le Sauveur du monde n’est pas un homme comme tous les hommes ! Il s’appelle ‘Immanou ‘El, c’est à dire « Avec (auprès de) nous est Dieu » [20] (Es 7 : 14 et Mt 1 : 23). Mais ce mot, construit à partir de deux mots hébreux : Im, et ‘El signifie aussi « Comme nous est Dieu ». Oui, Jésus est Dieu avec et comme nous, homme pour comprendre nos peines et nos questionnements, Dieu auprès de nous pour nous montrer le bon chemin… Né d’une jeune femme vierge, il revêt et concilie en une seule personne physique la nature humaine et la nature divine [21]…

Documents liés à celui-ci :

« 23 Es 035-004 001 L’incarnation du Messie »
« 42 Lc 002-004 001 Pourquoi la longue route de Bethlehem »
« 42 Lc 003-023 001 Les généalogies de Jésus, fils de David »
« 42 Lc 001-027 001 Le père légal et la jeune mère de Jésus »
« 40 Mt 001-023 001 Jésus, né d’une vierge »

(au sujet de l’utilisation des textes)

Notes

[1] Jésus, leur fils, lors de son procès, comparut devant le Sanhédrin, privilège réservé aux hommes de naissance légitime (Voir Dt 23 : 2).

[2] Le mot tekton traduit par charpentier signifie autant « un travailleur du bois, charpentier, menuisier » que « entrepreneur » ou plus généralement encore « tout artisan ou ouvrier », y compris les artisans dans les lettres et les poèmes que l’on appelle aujourd’hui « auteurs ».

[3] Voir « 01 Gn 041-026 001 Les sept années de famine annoncées par Joseph »

[4] Le Tanakh est l’acronyme hébreu désignant la Bible hébraïque formée de trois parties : La Torah (la Loi en Cinq Livres – Pentateuque), Les Nevi’im (les Prophètes), Les Ketouvim (les Écrits ou Hagiographes).

[5] La vocalisation araméenne Mariam a donné le grec Maria d’où le français Marie.

[6] Voir « 40 Mt 001-021 001 Jésus par son nom »

[7] La sœur de Moïse portait ce nom (Ex 15 : 20 et 21). Certaines traductions françaises traduisent à tort son prénom par Marie, nom qui convient mieux au Nouveau Testament qu’à l’Ancien Testament.

[8] Marie vient peut-être de l’égyptien ancien mrit, merit, « aimée » ou de l’égyptien mry, « l’amour » avec l’ajout « Yah » pour Yahweh.

[9] La Révolte des Macchabées, menée par les deux frères Judas et Simon Macchabée, a été à la fois une révolte des Juifs pieux contre la dynastie grecque des Séleucides et un conflit interne au peuple juif opposant des traditionalistes hostiles à l’évolution de la tradition juive au contact de la culture grecque et des Juifs hellénisants plus favorables au métissage culturel. Cet épisode se situe au 2ème siècle avant Jésus-Christ, entre -175 et -140.

[10] Domitien (51 – 96) est un empereur romain qui régna de 81 à 96. Son règne, l’un des plus contestés de l’histoire impériale, vient après celui de son frère Titus qui détruisit le Temple de Jérusalem en 70 alors qu’il était général de l’armée romaine (voir « 17 Est 003-010 001 Hip hip hip hourra »).

[11] Jude, (Lc 6 : 16) est l’un des douze apôtres de Jésus-Christ, généralement identifié avec Thaddée (Mt 10 : 3). Désigné sous la forme dérivée Addaï dans la version syriaque des Actes de Thaddée, il est cité dans quelques manuscrits dont le codex Bezae (voir « 43 Jn 001-014 003 Jésus est connu par la Parole vivante et durable » ) sous le nom de Lebbée de l’hébreu libbay, « courageux », devenu Tadday. Il faut le distinguer de Jude, le frère de Jésus : l’Epître de Jude n’est vraisemblablement pas de lui puisque l’auteur ne se présente pas comme faisant partie des apôtres (verset 1) et s’en distingue (verset 17). Il mourut vers 80 en martyr.

[12] L’apocryphe de la Nativité affirme qu’elle y filait la laine, travaillant pour le Temple. L’Église grecque, s’appuyant sur d’autres textes apocryphes, voit la scène à une fontaine intarissable, en bordure du chemin de Tibériade où les femmes de Nazareth viennent encore. Cette source est appelée « la source de Marie ».

[13] Marie n’était pas mariée or il était d’usage qu’une jeune fille se marie à l’âge nubile, soit entre 14 et 15 ans.

[14] Voir « 14 2 Ch 013-022 001 Les livres apocryphes »

[15] Cette tradition vient de l’apocryphe de Jacques rédigé probablement vers 150 à Alexandrie.

[16] Dans l’évangile de Jean (Jn 19 : 25) il est écrit : « Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. » Le mot traduit par femme, o (ho) ne signifie pas femme ou épouse mais « ce qui » ou « cet » indiquant un lien plutôt filial que marital entre Marie et Clopas. Dans les apocryphes elle est appelée Marie-Jacobé et aurait été l’épouse d’Alphée et la mère de Jacques d’Alphée (Jacques le Mineur), de Joseph Barsabas et peut-être de Simon le Zélote et de Jude.

[17] Clopas est parfois écrit Cléopas alors que le grec, Klwpav porte bien Clopas. D’après Hégésippe, Clopas est le frère de Joseph, mari de la mère de Jésus. Hégésippe (vers 115 – 180) est un écrivain chrétien du 2ème siècle dont l’histoire et les écrits nous sont principalement connus par ce qu’en rapporte Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique. (tome 3, chapitre 11)

[18] Elle serait la femme de Zébédée et la mère des apôtres Jacques de Zébédée dit le Majeur et Jean. Elle est parfois appelée Marie Salomé ou Salomé la Myrophore, ce deuxième nom venant du grec muron, « parfum liquide » et du verbe phoreo, « porter », pour signifier « qui porte du parfum liquide » parce qu’elle fut l’une des femmes qui accompagnèrent le Christ au tombeau.

[19] Salomé aurait été le frère de Joseph, l’époux de Marie, mère de Jésus.

[20] Il faut savoir que dans Esaïe, ce n’est pas un nom à proprement parlé qui est donné pour le Messie, fils de Dieu, mais un attribut comme il est appelé Admirable, Conseiller, Père éternel, Prince de la Paix (Es 9 : 6). Lors de l’annonciation à Marie de sa future grossesse par l’Ange, celui-ci reprend l’attribut de « présence de Dieu parmi les hommes » ou « Dieu incarné », et ce ‘Immanou ‘El retranscrit en grec a donné Emmanuel.

[21] Voir « 51 Col 002-002 001 Les deux natures de Christ »

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