C’étaient sans doute de modestes gens : à la naissance de leur enfant, pour acquitter l’offrande d’obligation au Temple, ils se contentèrent d’une paire de tourterelles (Lc 2 : 24) ; l’achat d’un agneau aurait dépassé leurs moyens.
En rapprochant deux versets de l’Evangile de Luc (Lc 4 : 22) et de Matthieu (Mt 13 : 55 [2]), on pense généralement que le père était un charpentier. Joseph est son nom, très vieux nom en Israël, celui que portait le fils « préféré » de Jacob dont la fortune égyptienne [3] est inscrite dans le Livre Saint, le Tanakh [4]. L’Évangile enveloppe sa description d’humilité et de silence. On la devine plus qu’on ne la voit : un homme déjà mûr à qui l’expérience de la vie a enseigné sagesse et modération.
Elle, son épouse, certainement beaucoup plus jeune que lui car l’usage était de marier les filles à peine nubiles alors que les hommes attendaient leur vingt-cinquième année, parfois davantage. Elle s’appelle Marie [5],
Maria dans le texte grec, nom très répandu en Judée mais sous la forme de
Miryam qui signifie « rébellion, obstination », dérivé de
maryi (révolte, désobéissance) lequel vient de
marah, « amer ».
Dans la Bible, le nom d’une personne la décrit au point que parfois elle ne porte pas le même nom toute sa vie [6] : Abraham qui s’appelait Abram, Israël qui s’appelait Jacob lorsqu’il reprend les penchants qu’il avait avant de revenir auprès de son Dieu ! Ainsi, pour Marie, on perçoit son caractère : obstiné, rebelle mais aussi amer. On imagine une jeune femme douce et docile, presque effacée mais le simple fait de n’avoir pas changé son nom (car l’ange aurait pu lui dire « ton nom ne sera plus Marie mais … ») nous indique la continuité : Dieu ne demande pas des personnes parfaites pour Le servir mais des personnes conscientes de leurs imperfections pour réaliser Son plan parfait ! Et de l’obstination, n’en fallait-il pas à Marie pour se rendre à Bethléhem au terme de sa grossesse, pour faire face à la hargne de ceux qui voulaient faire disparaître son enfant ?
Certains exégètes voient l’origine du nom de Marie en Égypte [7] avant l’exil, avec le sens de « Aimée de Yahweh » [8]. Certainement que les deux étymologies, hébraïque et égyptienne, sont complémentaires…
Ces deux humbles personnes, Joseph et Marie, pouvaient-elles être de la race royale d’Israël ? Au temps des Macchabées [9], la survivance de nombreux héritiers de la famille davidienne a empêché les frères, Judas et Simon Macchabée, de porter sans délai la couronne et quand ils se sont proclamés rois, beaucoup ont parlé d’usurpation. Plus tard, lorsque l’empereur Domitien [10], mis au courant de la prophétie qui promettait à un descendant de David d’abaisser devant lui les puissants et les trônes, convoque les derniers représentants de la lignée royale d’Israël, les pauvres campagnards qu’on lui amènera, deux petits-fils de Jude l’apôtre [11], lui paraissent si humbles, si inoffensifs qu’il leur laissera la vie et les renverra à leurs hoyaux.
Marie reçoit l’annonce de la future naissance de Jésus chez elle [12]. Les paroles de l’ange pouvaient confondre de stupeur et d’humilité la jeune fille [13] à qui elles étaient adressées. Cette jeune fille, d’à peine quinze ans, portait certainement l’espérance du Messie comme tout membre de la communauté juive d’autant plus qu’elle était descendante de David, de laquelle devait « sortir le rejeton de Judas ». D’ailleurs, la promesse était formulée par l’ange exactement dans les perspectives où elle était le plus reçue : il n’annonçait pas à Marie le Messie douloureux, la victime expiatoire ; ce n’est que plus tard, à l’heure de la Présentation au Temple, que celle-ci sera donnée. Mais il lui dit que Dieu donnera à son fils le trône de David et le pouvoir éternel sur la maison de Jacob. L’annonce était claire : c’est à peine si Marie pose une question, une question simple et naturelle, qui révèle son vœu le plus secret de demeurer pure devant son Dieu… Puis elle accepte, confiant à Dieu son existence ainsi que son honneur de jeune fille.
Si le mystère dont l’ange se fait l’annonciateur est surnaturel, il pose un problème sur un plan très humain.
Marie était fiancée à Joseph et cela suffisait à établir entre eux cet état contractuel dont nos fiançailles ne donnent pas l’équivalent. Selon nos lois civiles et religieuses, le mariage est le seul acte officiel et l’engagement absolu ; la rupture de promesse ne donne droit à réparation que rarement, s’il y a scandale et préjudice. Chez les juifs de l’époque, les fiançailles avaient un sens proche de celui du mariage. Pendant un an pour les vierges, un mois pour les veuves, la fiancée était, par avance, placée sous la loi de celui à qui elle s’était promise. Alors que les relations conjugales étaient en principe interdites entre eux, le Talmud nous apprend qu’elles étaient fréquentes ; l’homme pouvait prendre possession de sa future femme mais chez son beau-père. L’enfant né dans ces conditions était légitime. La fidélité était donc une obligation stricte dans cet état prénuptial ; l’infidèle était tenue pour adultère et si elle était dénoncée par son fiancé, subissait la peine prévue par la loi, c’est à dire la mort (Dt 22 : 23). Joseph était un homme de bien (Mt 1 : 19). En rompant secrètement les fiançailles, Joseph acceptait de prendre sur lui l’opprobre de l’infidélité en n’accusant pas Marie : aux yeux de tous, cela revenait à s’accuser lui-même de ce péché. De plus, Joseph s’engageait à subvenir aux besoins de sa fiancée abandonnée et de son enfant si elle était enceinte.
Quand Marie eut conçu, « avant qu’ils eussent habité ensemble, Joseph, son mari qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. Comme il était dans cette pensée, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie, ton épouse, car ce qui s’est formé en elle est l’œuvre du Saint-Esprit » (Mt 1 : 18 et 20). L’attitude du fiancé qui ne veut pas dénoncer sa bien aimée par bonté, bien que les apparences lui soient accablantes, et qui, humblement, se soumet au rôle difficile que Dieu lui impose, montre une profonde révérence dans la volonté de son Dieu.
Peu après, un autre signe confirmait ce qui avait été annoncé à la jeune femme. Suite à l’annonce de la grossesse de sa parente Elisabeth par l’ange (Lc 1 : 36), Marie fit le long voyage de Judée, et « entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth. Dès qu’Elisabeth entendit la salutation de Marie son enfant tressaillit dans son sein et elle fut remplie du Saint–Esprit. Elle s’écria d’une voix forte : Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni. Comment m’est–il accordé que la mère de mon Seigneur vienne auprès de moi ? Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille, l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein. Heureuse celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement ». (Lc 1 : 40 à 45.)
Au même instant, l’Esprit de prophétie saisit aussi la jeune visiteuse. Pour remercier le Très-Haut qui venait de faire éclater sa gloire, elle se laisse emporter par le chant. Un hymne magnifique jaillit de ses lèvres avec tout un jeu d’opposition de termes emprunts des textes : on retrouve la structure du cantique qu’Anne improvisa lors de la naissance de Samuel son fils, plus de dix siècles auparavant (1 Sm 2 : 1 ; Lc 1 : 46 à 55).
Hélas, autour de Marie, cette jeune femme effacée et discrète dans les textes évangéliques, la légende a beaucoup imaginé. Pour s’en tenir aux textes anciens des apocryphes [14], combien de fables « pieuses » ont enjolivé une histoire dont la noblesse se passe de fioritures :
- On a voulu connaître ses parents qui se seraient nommés Joachim et Anne [15].
- On a précisé qu’Anne aurait été mariée trois fois et que d’elle seraient nées les trois Maries des textes évangéliques, la fille de Joachim (mère de Jésus), celle [16] de Clopas [17], celle [18] de Salomé [19].
- La naissance de la Vierge aurait été miraculeuse : sa mère l’aurait conçue en respirant une rose, selon les uns ; d’autres affirment que Dieu aurait suggéré à Joachim d’embrasser Anne alors qu’il l’a rencontrait à la Porte Dorée du Temple et que, de ce baiser, Marie serait née.
- Quant au mariage même de Marie, comment n’aurait-il pas été prodigieux ? Son époux aurait été choisi miraculeusement : le Grand Prêtre aurait réuni les hommes de la tribu de Juda dans le Temple, une baguette à la main. Toutes les baguettes, après avoir séjourné dans le Saint des Saints, auraient été remises à chacun et de celle désignée par Dieu devait s’envoler une colombe. Mais la colombe n’avait point paru. Un ange alors aurait averti le Grand Prêtre qu’il avait oublié celle de Joseph ! Et dès qu’il la lui remit, l’oiseau du Saint-Esprit serait paru...
Les textes bibliques ne mettent jamais l’accent sur la mère ou le père légal de Jésus mais sur Jésus-Christ, mystère de Dieu (Col 2 : 2) : Jésus, le Sauveur du monde n’est pas un homme comme tous les hommes ! Il s’appelle
‘Immanou ‘El, c’est à dire « Avec (auprès de) nous est Dieu » [20] (Es 7 : 14 et Mt 1 : 23). Mais ce mot, construit à partir de deux mots hébreux :
Im, et
‘El signifie aussi « Comme nous est Dieu ». Oui, Jésus est Dieu avec et comme nous, homme pour comprendre nos peines et nos questionnements, Dieu auprès de nous pour nous montrer le bon chemin… Né d’une jeune femme vierge, il revêt et concilie en une seule personne physique la nature humaine et la nature divine [21]…
Documents liés à celui-ci :
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