« Tu trouveras que les gens les plus hostiles à ceux qui croient sont les judaïques (al-yahûd) et ceux qui associent [7] ; et tu trouveras que les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : nous sommes nasârâ. Il y a parmi eux des prêtres et des moines et ils ne s’enflent pas d’orgueil » [8].
Beaucoup de traducteurs ne s’y trompent pas (par exemple Hamidullah [9]) et rendent nasârâ par nazaréens [10]. Du reste, pourquoi un prédicateur aurait-il dit à des Arabes au début du 7ème siècle que parmi les chrétiens il y a des prêtres et des moines ? Ils les connaissaient très bien et les rencontraient tout autour du désert [11]. Ce ne sont pas ces moines-là que le texte coranique donne en exemple mais ceux qui appartiennent à l’ummah [12] formée par les juifs nazaréens :
« Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice » [13].
Car certains se lèvent au milieu de la nuit pour la prière nocturne [14] :
« Ils ne sont pas tous semblables parmi les gens du Livre : une ummah debout récite les versets de Dieu durant la nuit et ils se prosternent » [15].
La question de la double identité des gens du Livre semble acquise. Cependant, certains passages montrent que les musulmans eux-mêmes doivent être intégrés dans la désignation de cette expression : quoique leur inclusion dans cette dénomination ne soit jamais indiquée clairement dans le texte, elle résulte implicitement de certains passages où apparaissent des allusions au Coran lui-même. Les gens qui lisent le Coran doivent donc être également des gens du Livre. Par extension, selon une pure logique, les chrétiens doivent également en faire partie. Ces idées se nouent notamment autour du verset 66 de la cinquième sourate où l’on trouve une auto-évocation du texte coranique entourée par deux mentions de l’expression « gens du Livre ». De plus, on y lit :
« Il y a parmi eux une ummah modérée (ou qui va droite, muqtasidah) » [16].
Par cette portion du verset, on ne peut que penser, à l’encontre du sens évident des passages cités précédemment, que l’ummah, dont il est question ici, est la communauté islamique. Une analyse est nécessaire pour situer le problème.
Le contexte large de ce verset est une polémique anti-judaïque qui s’étend presque depuis le début de cette sourate jusqu’au verset 82, avec une parenthèse des versets 72 à 76, contre ceux qui « associent » servant de thèse dialectique [17] et à laquelle une allusion est faite au verset 82. Dans un tel contexte anti-judaïque, il n’est pas étonnant que l’expression « ahl al-Kitâb », « gens du Livre », intervienne six fois. Il y a les occurrences des versets 15 et 19 [18] et celle du verset 59 :
« Dis : Ô gens du Livre, nous reprochez-vous autre chose que de croire en Dieu et à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu auparavant ? Mais la plupart d’entre vous est pervers » [19].
Qu’est-ce qui « descendu vers nous » et qu’est-ce qui « est descendu auparavant » ? On peut le deviner. Cela va être explicitement précisé aux versets 66 et 68 : il s’agit respectivement de l’injîl [20], « lumière apportée par Jésus » [21] et de la Torah qui forme la Bible hébraïque [22].
Et le Coran alors ? Ne faut-il pas que le texte coranique dise que lui-même est également descendu du ciel ? Bien entendu, il est dit la même chose du Coran, aux versets 66, 67 et 68 de cette sourate 5. Cependant, la manière dont cela est dit est plus subtile que le serait une trilogie comme « la Torah, l’injîl et le Coran ». Cette trilogie se lit pourtant une fois dans le texte coranique :
« Certes, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens contre don à eux du Paradis. Ils combattent à mort dans le chemin de Dieu. Ils tuent et sont tués. Promesse vraie à sa charge dans la Torah et l’injîl et le Coran » [23].
Il est notoire que les formules ternaires sont systématiquement absentes du texte coranique sauf à cet endroit où le mot « coran » fonctionne comme une autoréférence [24]. Mais comment un livre en cours de composition peut-il parler de lui-même comme d’un ouvrage déjà existant ? Certains utilisent ce verset 111 de la neuvième sourate, le désignant comme miraculeux, pour prouver qu’il existe un Coran éternel, au ciel, et que Dieu le possède dans sa bibliothèque à côté de la Torah et de l’injîl. D’autres pensent que c’est simplement un ajout ultérieur…
Une telle trilogie se conçoit difficilement dans les versets 66 à 68 de cette cinquième sourate qui se placent non du point de vue de Dieu qui promet (sourate 9 verset 111) mais du point de vue de l’homme qui doit appliquer « la Torah et l’injîl ». Du point de vue humain, le discours musulman raconte que le Coran était alors un texte en cours de dictée et non un livre fini. Plutôt donc que de parler de « Coran », il apparaît plus adéquat et subtil de parler de « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur », une formule où « vers… » vaut pour « vers toi / eux / vous ». Cette formule est déjà présente en partie au verset 59 : on va la retrouver curieusement dans les versets 66 à 68 et même deux fois dans ce dernier. À propos du verset 67, Régis Blachère [25] indiquait « qu’en son état actuel, le texte embarrasse fort les commentateurs ».
Etudions le texte à partir du verset 65 :
« Si les gens du Livre avaient cru et s’étaient comportés en piété, nous leur aurions certainement couvert leurs méfaits [26] et les aurions certainement introduits dans les Jardins de Délice » [27].
S’ils avaient appliqué [28] la Torah et l’injîl et « ce qui est descendu vers … de la part du Seigneur », ils auraient mangé de ce qui est au-dessus d’eux et de ce qui est sous leurs pieds. Parmi eux est une ummah qui va droite, mais pour beaucoup d’autres (parmi les mêmes), comme est mauvais ce qu’ils œuvrent ! » [29].
« Dis : Gens du Livre, vous ne tenez sur rien tant que vous n’appliquez pas la Torah et l’injîl et "ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur". Beaucoup d’entre eux ont été accrus par "ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur" en rébellion et en kufr [30]. Ne te tourmente pas pour le peuple des recouvreurs » [31].
Affinons encore notre lecture.
Au verset 66 de la sourate 5 est soulevée la question de nourritures permises et défendues. Les commentateurs musulmans ont vainement essayé d’expliquer ces discussions relatives à ce qui avait été défendu mais qui ne l’est plus. La Torah interdisait effectivement de manger « ce qui est au-dessus » [32] et « ce qui est sous leurs pieds » [33] (Lv 11). Les versets 87 et 88 de la sourate 5 explicitent le reproche adressé aux gens du Livre en ce verset 66 :
« Ô les croyants, ne déclarez pas illicites les bonnes choses que Dieu vous a rendues licites… Mangez de ce que Dieu vous a attribué de licite et de bon » [34].
On croit lire le livre des Actes des Apôtres ou l’Evangile de Matthieu :
- « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme. » (Mt 15 : 11développé en 15 : 17 à 20).
- « Et pour la seconde fois la voix se fit encore entendre à lui : Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé » ! (Ac 10 : 15 et 11 : 9)
- « mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. » (Ac 15 : 20).
Le passage devient limpide. Un prédicateur juif nazaréen, Waraqa ou quelqu’un d’autre après lui, veut convaincre les Arabes de « judaïser » [35] mais pas à la manière des judaïques qui refusent l’apport du « Messie-Jésus » tel que le voient les nazaréens : ils sont maudits [36]. Ce prédicateur s’adresse à tous mais parfois plus particulièrement à son représentant auprès des Arabes ralliés qui pourrait être Muhammad : à celui-ci, il développe ce qu’il a dit (ou envisage de dire) à tous en lui expliquant comment polémiquer contre les judaïques et en lui disant de ne pas se décourager : tel est exactement le contenu du verset 68 par rapport au verset 66.
Il apparaît ainsi que les formules « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur » dans les versets 66 et 68 ainsi que le verset 67 lui-même, sont comme des corps étrangers : sans eux, le texte devient aussi cohérent qu’historique [37]. Aux yeux de la prédication coranique primitive, les gens du Livre sont ceux qui devraient appliquer « la Torah et l’injîl », précisément parce que c’est à eux que Dieu a donné le Livre :
- « Ô fils d’Israël… Ne soyez pas les premiers à en être recouvreur… Ne travestissez pas le vrai au moyen du faux. Ne tenez point secret le vrai alors que vous savez ! » [38].
- « Ceux à qui nous avons donné le Livre et qui le récitent comme il doit l’être, ceux-là y croient, tandis que ceux qui le recouvrent [39], ceux-là sont les perdants » [40].
- « Quand on leur [41] dit : Venez vers ce que Dieu a fait descendre et vers le messager [42], ils disent : Suffisant pour nous est ce que nous avons trouvé suivi par nos pères » [43].
- « Ils [44] disent : N’entreront au Paradis que ceux qui sont juifs (hûd). Ce sont leurs désirs ! Dis : Apportez votre preuve si vous êtes véridiques ! Et les Yahûd disent : Les Nazaréens tiennent sur rien ! Mais eux-mêmes récitent le Livre ! De même, ceux qui ne savent rien [45] tiennent un langage semblable au leur ! Eh bien, Dieu jugera entre eux au jour de la Résurrection dans ce qu’ils y ont changé » [46].
- « Ceux qui recouvrent parmi les gens du Livre et les associateurs iront dans le feu de la Géhenne » [47].
Comme toutes les polémiques, celles du texte coranique sont parfois un peu complexes mais, originellement en tout cas, elles sont très claires : ceux qui ont suivi l’Evangile de Jésus (injîl) forment une communauté (ummah) droite et ceux qui veulent suivre Dieu doivent suivre la Torah et l’Evangile, le Livre-lumière donné en plus …
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