Sur de telles logiques, les « dialogues » n’ont pas de prise. La difficulté est d’abord de connaître et plus encore de reconnaître ces logiques qui ne sont pas rationnelles mais pourtant omniprésentes.
Le discours dominant développe une apologie de la tolérance à laquelle l’Islam répond par des versets coraniques comme preuve d’une religion de tolérance : la tolérance est une valeur fortement mise en avant aujourd’hui, quelque soit l’orientation religieuse (catholique, protestante, musulmane…), philosophique (théosophe, philosophe, athée…) ou politique de la voix qui en parle… Mais quelle définition du mot « tolérance » lorsqu’elle est liée à l’Islam !
Que contient la notion générale de tolérance ? Et surtout quel rapport a-t-elle avec le respect ? La tolérance concerne un mal à supporter. Or, peut-on considérer que des gens puissent être des objets de tolérance au sens où ils appartiendraient à une catégorie de maux à supporter faute de pouvoir s’en débarrasser… et ne devrait-on pas plutôt écrire « faute de pouvoir s’en débarrasser pour le moment » ?
Le respect dû à autrui est plus qu’une tolérance : c’est la reconnaissance du droit qu’a l’autre d’exister, ce qui suppose un certain sens de l’égalité fondamentale entre les hommes au delà des divergences culturelles, politiques, philosophiques ou religieuses. Si l’autre devient un mal à tolérer plutôt que quelqu’un à respecter, la tolérance n’est plus que l’habillage du meurtre moral ou physique qui, tôt ou tard, sera perpétré. Malheureusement, c’est très souvent suivant cette définition générale qu’on la rencontre dans des textes fondateurs comme le « Petit Livre rouge » du maître de la Chine que fut Mao Zedong [2].
Qu’en est-il du texte coranique ?
Lorsqu’il s’agit de l’Islam, un verset [3] est toujours cité dès qu’il est question de « tolérance » en rapport avec le Coran. La traduction habituelle est la suivante :
« Pas de contrainte en matière de religion » [4]
Il s’agit de quatre mots qu’il faut rendre plus exactement par : « Pas de contrainte dans la religion ». Quelle religion ? La religion en général ? Ce quart de verset « paraît acquérir aujourd’hui dans l’Islam une évidence et une actualité qui ne s’attachaient pas à lui auparavant » [5]. Est-il une invitation au respect envers ceux qui professent d’autres convictions religieuses [6] ? Cette interprétation est-elle enseignée dans les universités islamiques, si influentes de nos jours ? Celle-ci peut-elle se fonder sur la tradition ou s’appuyer sur la mise en lumière d’un sens textuel ? D’autres versets doivent être regardés également, ce qui est d’autant plus faisable qu’ils ne sont pas très nombreux parmi les 6226 versets du Coran.
La phrase en quatre mots « Pas de (lâ) contrainte (ikrâh) dans (fî) la religion (ad-dîn) » n’est pas évidente dans sa compréhension immédiate.
Si le texte veut désigner la religion universelle compris à l’occidentale, au sens où l’on voudrait lire : « Pas de contrainte en matière de religion », le mot « dîn » n’est pas le plus adéquat au regard du vocabulaire coranique. Dans le Coran, le terme de « milla » signifie justement religion-doctrine en général et celui de « ‘ibâda » désigne la religion en tant que service divin d’adoration : ils conviendraient donc très bien dans ce cas.
Voici les commentaires qu’a donnés Tabarî [7], habituellement désigné sous le titre de « argument de l’Islam » tant il est incontournable :
| « Les termes « Lâ ikrât fî d-dîn » signifient que personne ne peut être contraint à embrasser l’Islam... Mais il est également possible d’admettre que l’article a été introduit ici avec une fonction de pronom de rappel [ad-dîn valant ainsi pour dîn-hi] qui renverrait au Nom divin mentionné dans le verset précédent. Le sens serait alors le suivant : « Il est le Sublime, l’Immense ; pas de contrainte dans sa religion [c’est-à-dire à l’intérieur de l’Islam, entre les différentes factions]. Les commentateurs sont partagés sur le sens de ce verset... |
| Enfin, selon d’autres, ce verset a été abrogé car il a été révélé avant que le combat contre les associateurs [8] ne soit imposé selon le principe que des versets postérieurs abrogent des versets « descendus » antérieurement. |
| L’avis le plus pertinent est de considérer que ce verset a été descendu à propos de certaines catégories de gens : les gens des deux livres, les Mazdéens [9] (Majûs) et tous ceux qui professent une religion différente de l’Islam et desquels la capitation [10] peut être acceptée. Tous les musulmans rapportent que le Prophète contraignit certaines catégories de gens à embrasser l’Islam, qu’il n’acceptait aucune autre profession de foi de leur part et qu’il les condamnait à mort s’ils refusaient ; c’était le cas des Arabes idolâtres, des renégats et d’autres cas semblables. |
| Il n’y a pas à contraindre à faire entrer dans la religion quelqu’un dont il est licite d’accepter la capitation dans la mesure où il acquitte cette capitation et agrée le statut d’infériorité que lui confère l’Islam ». |
En clair, il ne convient pas de contraindre les juifs et les chrétiens à devenir musulmans mais bien de les soumettre, la domination politique islamique devant s’exercer particulièrement par un impôt spécial qu’ils devront payer et qui leur vaudra d’être « tolérés ». En quelque sorte, cet impôt, payé par individu [11], confère le droit de vivre dans la société musulmane ou plus exactement le droit de vivre tout simplement. Allah le veut ainsi explique Tabarî. Il s’agit donc bien d’une tolérance par rapport à un mal : les juifs et les chrétiens sont des maux mais ils deviennent tolérables s’ils rapportent de l’argent et constituent des citoyens de seconde zone, les dhimmis [12].
Au demeurant, Allah n’oblige pas à réduire en esclavage les non musulmans puisqu’il est écrit « Allah ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus à mort dans la religion » [13].
La permission est donnée d’être bon et équitable. Si on ne l’est pas, c’est bien également. Ainsi, quelles que soient les nuances il paraît difficile de regarder les quatre mots formant le verset 256 de la sourate 2 autrement qu’à la manière de Tabarî : « Pas de contrainte dans l’Islam ». On peut tout de même souligner ceci :
- « Cette formule est à sens unique : il faut laisser la liberté à un non musulman d’embrasser l’Islam mais rien n’est dit de la démarche inverse où un Musulman choisirait de renoncer à sa religion » [14].
- Certaines fatwas [15] récentes émises dans les Emirats Arabes ont édicté que celui qui renonce à l’Islam n’a pas seulement quinze jours pour y revenir avant d’être tué mais toute sa vie, ce qui est une manière élégante de tourner le principe et de renvoyer la vengeance de Allah [16] à un monde meilleur. Mais une telle subtilité a-t-elle une chance d’être reçue par la multitude des gens simples et dans un contexte de tensions exacerbées ?
Revenons plus précisément sur les mots de ce verset 256 de la sourate 2 : « Pas de (lâ) contrainte (ikrâh) dans (fî) la religion (ad-dîn) »
Il n’est pas certain que le mot « dîn » signifiait religion dans le feuillet primitif qui devint un jour la sourate 2. Or, dès la première sourate, ce sens ne convient pas : Allah y est dit « mâlik yaûm d-dîn », ce qui signifie non pas « Maître du Jour de la religion », mais bien « Maître du Jour du Jugement » [17], comme Tabarî l’indique lui-même [18].
Selon la racine sémitique, « dîn » est en rapport avec ce qui est dû [19] ou avec le fait de rendre ce qui est dû c’est-à-dire la justice (connotation prédominante dans les 38 occurrences de l’hébreu biblique, ce qui donne surtout les sens de jugement et de juge [20]). Ce qui est dû en justice à Allah, c’est évidemment le culte [21] ; de cette manière, on a pu glisser tardivement du sens de culte à celui de religion [22].
Quant au mot ikrâh, sa signification est inséparable de celle de la racine krh, c’est-à-dire partager en deux ou, au sens figuré, diviser intérieurement, troubler [23]. On retrouve ce sens dans l’arabe karata [24], affliger. Le verbe kariha, détester, semble être ainsi un doublet artificiel d’où dérive la forme causative qui nous intéresse, ikrâh, le fait de faire détester, d’où est extraite par glissement l’idée de contrainte. Mais le sens originel de ikrâh serait plutôt le fait de causer un trouble intérieur.
Le verset 256 de la deuxième sourate prend alors un sens beaucoup plus cohérent : « Pour le croyant, il ne doit pas y avoir de cause de trouble dans le culte, car le bon chemin se distingue de l’errance, etc. »
Du reste, il apparaît que le sens premier de la racine krh reste sous-jacent dans les diverses occurrences coraniques, quelle que soit leur forme verbale. Par exemple, dans la sourate 2, verset 216, le mot kurh signifie plutôt trouble ou source d’hésitation que contrainte ou désagrément : « On vous a prescrit le combat à mort (qitâl) [25], ce qui vous est un trouble (kurh) ».
De plus, avant le verset 256, il est justement question du « Jour où il n’y aura plus ni marchandage ni amitié ni intercession » [26]. L’enseignement du passage est clairement d’affirmer que les croyants guidés par Allah et sûrs de leur récompense rendront un culte à Allah dans la tranquillité d’esprit.
« Pas de trouble dans le culte à rendre à Dieu. Le bon chemin se distingue en effet de l’errance… Allah est le Patron de ceux qui croient : Il les fait sortir des ténèbres à la lumière. Mais ceux qui kafarent [27] ont pour patrons les démons rebelles : ceux-ci les font sortir de la lumière aux ténèbres » [28].
Les vrais croyants qui rendent à Dieu un culte sont sur le bon chemin de lumière, tandis que les autres sont dans l’errance : ils sont voués aux démons et aux ténèbres. Le texte est clair.
Parmi les autres versets parfois cités pour fonder la tolérance coranique, il arrive que l’on cite le verset 6 de la sourate 9, qui rappelle le devoir d’hospitalité, même vis-à-vis d’un associateur : « Si un associateur te demande asile, donne-lui asile de sorte qu’il entende la parole de Dieu ; ... ce sont vraiment des gens qui ne savent pas ».
Ce verset est positif… Ou plutôt le serait s’il n’y avait pas le verset précédent qui dit : « Tuez (qtulû) les associateurs où que vous les trouviez... mais s’ils acquittent l’impôt, laissez-leur le champ libre » [29].
Parfois, cet autre verset d’allure très positive est cité : « Si Allah avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté » [30].
Evidemment, il convient de déterminer qui est ce « vous ». Est-ce à l’humanité entière que le verset s’adresse ? À cette question, la tradition musulmane a toujours répondu avec une grande unanimité : il s’agit des seuls musulmans qui se répartissent entre diverses écoles juridiques et théologiques. Ce verset ouvrirait donc la porte à un certain pluralisme à l’intérieur de l’Islam, ce qui rejoint une des interprétations données par Tabarî du verset 256 de la sourate 2, exposée plus haut. Ce verset ne concerne donc pas les non musulmans.
Les versets 99 et 100 de la sourate 10 sont également cités : « Si ton Seigneur voulait, tous ceux qui sont sur la terre, tous, croiraient. Est-ce à toi de contraindre (krh) les gens à être croyants ? Il n’est en personne de croire, que par permission de Allah. Et il mettra (yaj‘alu) la souillure sur ceux qui n’auront pas compris » [31].
Ces deux versets expriment bien la manière islamique de penser la tolérance, qui se réfère ici implicitement à l’idée de prédestination : Dieu ayant prédestiné certains à aller au Paradis et les autres en Enfer, il n’y a pas lieu de se soucier des non musulmans qui, de toute façon, iront en Enfer [32].
Il faut encore mentionner le verset 32 de la sourate 5 cité habituellement de manière raccourcie : « Quiconque tuerait une personne, c’est comme s’il avait tué tous les gens ensemble ».
Ce verset est très intéressant. D’abord, il faut le lire en entier : « À cause de cela [33], nous avons prescrit sur les enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne – non en prix d’une personne [34] ou en prix d’un désordre sur la terre [35] –, c’est comme s’il avait tué tous les gens ensemble. Et quiconque l’aurait fait vivre [36], c’est comme s’il avait fait vivre tous les gens ensemble ».
Régis Blachere [37] en a trouvé un parallèle dans la Michna [38], qui forme la base de l’enseignement rabbinique ; il s’agit d’un commentaire relatif au crime commis par Caïn, fils d’Adam : « C’est pourquoi l’Homme a été simplement créé pour montrer que quiconque tue quelqu’un en sera tenu pour responsable comme s’il avait tué tout le genre humain ; mais quiconque a conservé quelqu’un, c’est comme s’il avait conservé tout le genre humain » [39].
Entre le Coran et la Michna, la différence tient à ce qui est ajouté dans le premier : « à moins que ce soit en prix d’une personne ou en prix d’un désordre sur la terre ». Ces mots enlèvent le caractère absolu de l’interdiction du meurtre ; ils suggèrent même qu’il est licite ou nécessaire de tuer pour défendre l’ordre voulu par Allah sur terre. Certes, on peut se demander s’ils n’ont pas été ajoutés ultérieurement à l’écriture de la sourate car ils viennent mal dans le texte. Mais comme c’est le texte actuel qui fait autorité, ce verset ne peut que recevoir la signification suivante : le meurtre est un mal sauf s’il s’agit de défendre son honneur, spécialement en cas d’homicide, ou l’honneur de Allah sur terre, c’est-à-dire l’honneur de l’Islam. Le meurtre est donc licite dans beaucoup de cas !
Enfin, on peut lire au verset 29 de la sourate 18 : « Croie qui veut et kafare qui veut ». Le verset continue longuement en décrivant l’horrible feu que Dieu a préparé à ceux qui font le mauvais choix, en particulier le choix de kafarer, tandis que les versets 30 et 31 décrivent les délicieuses récompenses célestes qui attendent ceux qui font le bon choix. Le côté fataliste de ces affirmations fonde une certaine tolérance à l’égard de « ceux qui ne croient pas », assurément, mais une tolérance dénuée de tout respect puisque Dieu les a déjà condamnés. À la limite, ces versets expriment plutôt un mépris, au nom de Allah.
En conclusion, nous pouvons affirmer que, hormis le verset 32 de la cinquième sourate et à condition de concevoir qu’il y a eu une modification ultérieure au texte originel, aucun passage du Coran ne permet de fonder autre chose qu’une tolérance refusant tout respect aux non musulmans. Ce qui est compréhensible : le respect des personnes suppose toujours une certaine égalité devant Dieu. Ceci est impensable et expressément nié dans le Coran [40]. Allah Lui-même est dit placer ses fidèles au-dessus des autres et leur enseigner à mépriser les non musulmans qui ne possèdent au mieux qu’un droit provisoire d’exister (en payant) avant d’aller en Enfer.
Tel est le message du Coran aujourd’hui. Il n’est pas possible de dire autre chose sinon dans le but de tromper ceux qui ne le connaissent pas (la taqiya [41]).
Comme il a été dit au début, la logique « d’opposition entre le bien et le mal » développée par l’Islam n’est pas la seule qui existe dans le monde d’aujourd’hui. Il y en a une autre, celle du relativisme absolu, qui lui est radicalement contraire !
Documents liés à celui-ci :
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