Le cadre où a vécu Jésus est éminemment historique ; les textes ne le situent pas dans un temps légendaire, aux horizons d’un passé nébuleux, comme font les traditions touchant Orphée [2], Osiris [3] ou Mithra [4]. L’Empire romain du 1er siècle nous est connu avec une précision remarquable. De grands écrivains dont nous possédons l’œuvre ont produit, alors que Jésus était vivant : Tite-Live [5], Sénèque [6] ; Virgile [7], s’il n’était pas mort à cinquante et un ans, aurait pu le voir enfant. D’autres, Plutarque [8], Tacite [9], sont de la génération qui suit immédiatement la sienne.
Mieux : un très grand nombre de personnages que mettent en scène les récits concernant Jésus sont éclairés par d’autres documents d’histoire. Ceux, par exemple, que cite Luc [10] dans son évangile au début du chapitre 3 : Tibère [11], Ponce Pilate, Hérode [12], Philippe, les grands prêtres Anne et Caïphe [13], et Jean Baptiste, dont Flavius Josèphe a rapporté l’apostolat et la mort. Et ce n’est pas tout ; les mœurs, les habitudes, tout cet ensemble de comportements qui date si bien une existence humaine sont, pour ce qui le regarde, exactement semblables a celles que nous pouvons observer en étudiant ses contemporains de Judée.
Voilà donc un homme dont l’action se situe dans un milieu politique et social parfaitement étudié. Serait-il possible que tous les récits le concernant, s’ils étaient mythiques, fussent exactes quant au cadre ? Il faudrait supposer que les évangélistes et les apôtres étaient tous des spécialistes du roman historique, et que, partant de documents d’ailleurs différents, ils ont pu reconstituer une figure qui, à travers toute leur oeuvre, conserve une parfaite unité.
Pourtant, ici apparaît un écueil. Les grands contemporains de Jésus ont-ils parlé de lui ? Non. La chose n’a rien de surprenant, si l’on replace dans ses justes perspectives un événement qui nous paraît immense par les conséquences qu’il eut. Nous avons peine à admettre que la vie, l’enseignement et la mort du Christ n’aient pas eu un retentissement tel que les bases du monde en dussent être, à l’heure même, ébranlées. En fait, cette histoire n’eut pas plus d’importance pour le citoyen de Rome vivant sous Tibère, qu’en aurait pour nous l’apparition de quelque obscur prophète à Madagascar ou à la Réunion.
Les pièces officielles de l’administration romaine gardent-elles trace de son existence ? On conservait à Rome deux sortes d’archives les « Acta senatus », comptes rendus des séances sénatoriales, et les « Commentarii principis » où étaient rassemblées toutes les correspondances envoyées au « Prince » et à l’empereur. Nul résumé d’une délibération concernant le christianisme au Sénat. Y eut-il un rapport adressé à Tibère par Ponce Pilate sur l’affaire Jésus ? C’est probable, mais nous ne l’avons pas. Justin, le martyr, écrivant vers 150 une « Apologie du Christianisme » qu’il adresse à l’empereur Antonin le Pieux et à son fils Marc-Aurèle [14], fait allusion à ces « Actes de Pilate », sans que, d’après son texte, on puisse comprendre s’il les a connus, ou s’il les a supposés ; la seconde hypothèse semble plus vraisemblable, Tacite nous disant que les archives impériales étaient secrètes et que nul n’était admis à les consulter. Cinquante ans plus tard, Tertullien [15], le polémiste africain, considère que la phrase de Justin vaut affirmation et déclare que le jugement et la mort de Jésus avaient été rapportés par Pilate à Tibère. Au 4ème siècle, de pieux faussaires, comme il y en eut bon nombre, inventeront ce document, mais, se trompant, mettront le nom de l’empereur Claude à la place de celui de Tibère [16].
Le silence des pièces officielles est-il total ? A l’automne de l’année 111, arrivait dans les provinces de Bithynie [17] et de Pont [18], situées le long de la Mer Noire, avec le titre de légat impérial, un homme de lettres : Pline le Jeune [19]. Une grande partie de son oeuvre littéraire tenant, précisément, dans sa correspondance il garda soigneusement copie des rapports qu’il adressa à son empereur, Trajan [20] ; ainsi le secret des archives impériales fut-il, sur ce point, ouvert à la postérité. C’est un homme sérieux, intelligent, que Pline ; un écrivain ferme, pittoresque, parfois un peu précieux, et un administrateur minutieux. Au cours de l’année 112, il envoie à Trajan une lettre détaillée à propos des chrétiens. Il a reçu des dénonciations, il a fait arrêter des membres de la secte. Poussée jusqu’à la torture, en particulier dans le cas de deux « diaconesses », l’enquête n’a rien révélé de coupable : ces gens se réunissent, chantent des hymnes au Christ, s’engagent par serment à n’être ni voleurs, ni menteurs, ni adultères. Aucun mal à cela. Mais les prêtres des dieux se plaignent les temples sont désertés ; les marchands de viande pour les sacrifices ne font plus d’affaires. Quelle conduite le magistrat romain doit-il tenir ? De cette lettre (et de la réponse de Trajan), ce qui apparaît, c’est qu’en ce temps, le Christianisme existait déjà solidement sur le sol d’Asie Mineure, que les Chrétiens d’alors savaient tous qu’ils descendaient du Christ et qu’ils le tenaient pour Dieu [21].
Un peu plus tard, un rescrit de l’empereur Hadrien adressé en l’an 125 au proconsul d’Asie, Minucius Fundanus, confirme le témoignage de Pline. Le prédécesseur de Minucius a signalé des abus à l’occasion de divers procès antichrétiens accusations qui provoquent des troubles, dénonciations bassement intéressées. Hadrien, empereur sage, décide que les accusateurs devront se présenter eux-mêmes et, s’ils ont accusé calomnieusement, ils seront punis.
Mais 112, 125, ces deux dates sont assez tardives, postérieures de quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans à la mort de Jésus. Aucun texte ne donne-t-il des précisions se rapportant à une époque plus proche de l’événement ? Le plus important est de Tacite, c’est-à-dire de l’historien latin sans doute le plus solide, chez qui la sensibilité et l’imagination, pourtant vives, ne font pas entrave à une volonté critique rare en son temps, à une grande honnêteté dans la recherche du document. Tacite, qui écrit ses Annales vers 116, nous parle des Chrétiens à propos de l’incendie de Rome, en 64 « Une rumeur flétrissante attribuait à Néron l’ordre de mettre le feu. Pour y couper court, il supposa des coupables et livra aux tortures les plus raffinées ces hommes détestés pour leurs forfaits que le peuple appelait Chrétiens. Ce nom leur vient du Christ qui, sous le règne de Tibère, fut condamne au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Cette secte pernicieuse, réprimée d’abord, se répandait à nouveau non seulement dans la Judée où elle avait pris sa source, mais dans la Ville elle-même... »
Il raconte ensuite les horribles tortures infligées aux Chrétiens et, fort humainement, s’en indigne, mais tout le passage montre qu’il ne connaissait les Chrétiens que par ouï-dire et professait sur eux l’opinion commune. Cette hostilité même rend plus précieuse l’exactitude des deux lignes où il parle du Christ. D’où tenait-il sa documentation touchant Jésus ? Parmi ses sources, Tacite utilise souvent les Histoires de Pline l’Ancien [22], le naturaliste, le philosophe, celui-là même qui mourut en 79 pour avoir voulu observer de trop près l’éruption du Vésuve qui ensevelit Pompéi ; Pline l’Ancien, en effet, avait fait partie de l’état-major de Titus lors de la Guerre juive, en 70 [23] ; par son canal et celui de Tacite, ce serait donc une tradition directe, locale, qui serait venue jusqu’à nous.
Un autre historien, contemporain de Tacite, Suétone, lui aussi fort habile à utiliser les sources, nomme à deux reprises les Chrétiens dans ses « Vies des Douze Césars » ; dans un passage il confirme les persécutions de Néron ; dans un autre il dit que Claude « expulsa de Rome les Juifs, devenus, sous l’impulsion de Chrestus, une cause permanente de désordres ». Le fait de cette persécution est confirmé par Paul dans les Actes des Apôtres. En 52, il rencontra à Corinthe un ménage juif qui avait été ainsi chassé de Rome. Il est assurément très dommage que Suétone ne nous ait rien dit de Jésus à propos de Tibère, mais sa phrase suffit à prouver qu’aux environs de 50, c’est-à-dire moins de vingt ans après la mort du Christ, il y avait à Rome des Chrétiens qui n’hésitaient pas à témoigner de leur foi parmi la communauté juive locale.
A s’en tenir donc aux seuls documents romains, il n’est pas rigoureusement démontrable que le Christ a bien existé, qu’il a été condamné et crucifié sous Ponce Pilate, mais cela paraît hautement probable, et, en tout cas, admis par beaucoup de gens peu de temps après sa mort. Au reste, un dernier témoignage peut être relevé, celui des adversaires. Le terme de chrétien a été, à l’origine, un sobriquet, donné par les païens d’Antioche aux zélateurs du Christ d’où serait-il venu si l’on avait admis que le Christ n’avait pas existé ? Un des polémistes antichrétiens du 2nd siècle, Celse [24], dont les attaques étaient si violentes que de grands chrétiens, comme Origène [25], chercheront à les réfuter [26], ne met jamais en doute l’histoire de Jésus telle que nous la connaissons. Il lui eût été facile de dire « Votre Christ, il n’a jamais existé ! » Le fait est qu’il ne le dit pas.
Documents liés à celui-ci :
| « 40 Mt 001-018 001 Jésus, mystère de l’incarnation » |
| « 40 Mt 021-011 001 Pourquoi le silence des contemporains de Jésus » |
| « 40 Mt 021-011 002 Le silence de Flavius Josephe au sujet de Jésus » |
| « 41 Mt 008-016 001 Jésus et les manuscrits de la mer morte » |
| « 43 Jn 001-014 003 Jésus est connu par la Parole vivante et durable » |